Concerto à la mémoire d’un ange
C’est en écoutant Axel jouer du violon que Chris découvrit combien il lui était inférieur.
Les notes du concerto À la mémoire d’un ange s’élevaient entre les arbres pour rejoindre l’azur, la brume tropicale, les trilles d’oiseaux, la légèreté des nuages. Axel n’exécutait pas le morceau, il le vivait ; la mélodie, il l’inventait ; les changements d’humeur, les accélérations, les ralentis venaient de lui, entraînant l’orchestre, créant de seconde en seconde un chant pétri par ses doigts pour exprimer sa pensée. Son violon devenait une voix, une voix qui s’alanguit, hésite, se reprend, se tend.
Chris subissait cette séduction tout en se retenant d’y succomber car il flairait un danger : s’il aimait trop Axel, il allait se détester lui-même.
Les musiciens ordinaires donnent l’impression de sortir du public, de quitter leur siège pour monter sur la scène ; tels étaient la plupart des étudiants composant cet orchestre de festival, avec leur dégaine inaboutie, leurs lunettes économiques, leurs vêtements choisis à la va-vite. Axel, au contraire, semblait venir d’ailleurs, descendant d’une planète précieuse où régnaient l’intelligence, le goût, l’élévation. Ni grand ni petit, la taille fine, le torse mat et bombé, il avait un visage félin, hypnotique, en forme de triangle, équilibré autour d’yeux immenses. Ses boucles brunes, aériennes, insouciantes, rappelaient sa jeunesse. Avec des traits identiques, harmonieux et réguliers, d’autres garçons paraissent tristes – ou ennuyeux – parce qu’ils sont vides ; lui dégageait une énergie foudroyante. Axel, intègre, généreux, exubérant et sévère à la fois, rayonnait telle une idole, confiant, familier du sublime, en connivence avec le génie. Il méditait au violon, avec l’autorité radieuse de l’inspiré, accentuant l’effet guérisseur de la musique, réveillant chez l’auditeur la dimension spirituelle qui le rend meilleur. Le coude souple, le front lisse, il matérialisait la philosophie en cantilène.
Chris fixa ses pieds, agacé. Il n’avait jamais joué du piano aussi bien. Devait-il abandonner ? À dix-neuf ans, il avait amassé les médailles, les prix, les titres d’excellence, il était ce qu’on appelait une bête à concours, triomphant de tous les pièges à virtuoses, Liszt ou Rachmaninov ; or, face à ce miracle nommé Axel, il se rendait compte que s’il remportait ces victoires, c’était par la rage, le travail. Chris ne savait que ce qui s’apprend, tandis qu’Axel savait ce qui ne s’apprend pas. Sur une estrade de soliste, il ne suffit pas de jouer juste, il faut jouer vrai ; naturellement Axel jouait vrai ; Chris, lui, n’y parvenait que par l’étude, la réflexion, l’imitation.
Il frissonna, quoique le soleil eût porté la température à trente-cinq degrés sur cette île de Thaïlande ; ces frissons marquaient son impatience : vivement qu’Axel cesse de lui infliger cette splendeur, et surtout que les compétitions reprennent.
Le stage, intitulé « Music and Sports in Winter », offrait aux élèves des conservatoires, amateurs de haut niveau ou futurs professionnels, la possibilité de mêler divertissement, activités physiques et perfectionnement de leur instrument. Si chacun disposait d’un professeur particulier deux heures par jour, ils se réunissaient pour de la musique d’ensemble et des affrontements sportifs. Après la voile, la plongée sous-marine, le cyclisme, la course, un rallye clôturerait bientôt le séjour, où chacun tenterait de gagner le premier prix, une semaine dans le Philharmonique de Berlin, un des plus brillants orchestres du monde.
Axel entama le second mouvement. Chris ayant toujours jugé ce passage disparate, plus faible d’écriture, se réjouit à l’idée qu’Axel allait trébucher, briser le charme, ennuyer l’assistance. Vain espoir. Axel donna aux notes leur couleur d’indignation, de révolte, de fureur qui rendait au morceau forme et sens. L’œuvre d’Alban Berg, si elle évoquait « l’ange » dans son premier mouvement – l’enfant mort –, peignait dans le second la douleur des parents.
— Hallucinant ! Il est meilleur que mes enregistrements de référence.
Comment ce garçon de vingt ans pouvait-il surpasser les Ferras, Grumiaux, Menuhin, Perlman et autres Stern ?
Le concerto s’acheva, sublime, par l’évocation sur la pointe de l’archet d’un choral de Bach, lequel délivrait in extremis la conviction que tout, même le tragique, est justifié, profession de foi surprenante chez un compositeur moderniste mais qu’Axel rendait aussi évidente que touchante.
Le public applaudit à se briser les mains, ainsi que les membres de l’orchestre qui frappaient leurs pupitres. Gêné, pensant s’être effacé au service d’Alban Berg, l’Australien trouvait incongru qu’on l’acclamât, lui, simple interprète. Il salua donc maladroitement, mais dans cette maladresse, il y avait encore de la grâce.
Obligé de se lever pour imiter ses voisins, lesquels, debout, ovationnaient Axel, Chris se mordit les lèvres en jetant un œil autour de lui : le violoniste avait réussi à enthousiasmer un public ignare – des baigneurs, des plagistes, des indigènes – pour une œuvre dodécaphonique ! Au troisième rappel, cet exploit lui devint intolérable ; il se glissa entre les excités, quitta l’auditorium improvisé en plein air au milieu des palmiers et prit le chemin de sa tente.
En route, il rencontra Paul Brown, le New-Yorkais qui organisait ces sessions internationales.
— Eh bien, le petit Cortot a-t-il aimé le concert ?
Paul Brown appelait Chris « le petit Cortot » parce que Chris était pianiste et français ; or, traditionnellement, pour les universitaires américains, Cortot symbolisait le pianiste français.
— Axel m’a révélé une œuvre dont je ne raffole pas !
— On dirait que tu es dépité, que tu rends les armes sous la contrainte. À croire que ça ne te ravit pas, ni d’apprécier Berg, ni d’admirer Axel.
— Admirer n’est pas mon fort. Je préfère le challenge, la compétition, la victoire.
— Je sais. Vous êtes les contraires, Axel et toi. L’un qui sourit, l’autre qui transpire. Toi batailleur, lui zen. Tu conçois la vie comme une lutte alors qu’Axel avance sans imaginer le moindre danger.
Paul Brown considéra Chris. Dix-neuf ans, les yeux sombres, une fauve fourrure de cheveux, la morgue des fils choyés, Chris arborait, au-dessus d’un corps solide et sans histoire, des lunettes de poète et une barbe pointue, virile, taillée aux ciseaux, comme s’il voulait qu’on le traite avec le respect dû à la maturité.
— Qui a raison ? demanda Chris.
— J’ai peur que ce soit toi.
— Ah…
— Oui, je ne suis pas américain pour rien, mon petit Cortot. C’est beau, l’innocence et la confiance, mais c’est inadapté à notre monde. S’il faut détenir un talent pour entamer une carrière, pour l’accomplir il faut posséder de la détermination, de l’ambition et de la hargne. Toi, tu as la mentalité adéquate !
— Ah ! Selon toi, je jouerais mieux qu’Axel ?
— Je n’ai pas dit ça. Personne ne jouera mieux qu’Axel. En revanche, je suppose que tu réaliseras une meilleure carrière que lui.
Derrière cette remarque, il y avait une grande réserve, voire une condamnation, cependant Chris décida de ne garder que le compliment. Se cognant le front, Paul Brown s’écria, amusé :
— Caïn et Abel ! Vous deux, si je devais vous renommer, je proposerais ça. Deux frères aux caractères opposés : Caïn le dur et Abel le doux.
Enchanté par lui-même, l’Américain contempla Chris, la bouche ronde, en espérant un commentaire. Chris se contenta de hausser les épaules et lâcha, poursuivant son chemin :
— Restons-en au petit Cortot, s’il te plaît. Et j’espère que le « petit » ne se réfère qu’à mon âge…
Au matin du dernier dimanche, Chris sortit de son lit, les cheveux debout sur la tête, expulsé par l’impatience : impossible de dormir davantage, il avait besoin d’action, il ressentait dans ses muscles une démangeaison d’affrontement.
La veille, il avait craint de rater le rallye final car ses parents lui avaient annoncé qu’il auditionnerait mardi matin devant d’importants programmateurs parisiens.
La sagesse conseillait de partir aussitôt, dès la réception de cette nouvelle, puisqu’il devait rejoindre la côte en bateau, gagner Bangkok – quatre heures de route – puis croupir douze heures dans un vol long-courrier pour franchir la moitié du globe ; même dans cette hypothèse, il n’aurait pas la possibilité de se remettre du décalage horaire en France. Mais Chris refusa cette solution de bon sens, réexamina les plannings de correspondances et parvint, de façon acrobatique, à sauver son inscription à la compétition en démontrant qu’il pouvait prendre la navette dimanche soir.
Pourquoi s’imposait-il tant de stress ? Le prix ne l’intéressait guère car pour un pianiste, une immersion d’une semaine dans un orchestre, fût-ce celui de Berlin, lui procurerait peu d’occasions de concerter, non, il était avide de combattre, de défier Axel, de l’emporter sur l’Australien, de ne pas le quitter sans lui avoir prouvé sa supériorité et de l’obliger à mordre la poussière.
Au petit déjeuner, il enjamba le banc, s’assit en face du violoniste qui releva le nez.
— Bonjour Chris, s’exclama Axel, content de te voir.
Axel souriait avec cette tendresse vague que permettait la forme de ses paupières, un abandon presque féminin qui ravageait le cœur des filles et troublait les hommes. En même temps, l’angle très ouvert de ses yeux bleus, si tournés vers les autres, donnait le sentiment qu’il les radiographiait autant qu’il les regardait.
— Bonjour Axel. En appétit pour aujourd’hui ?
— Pourquoi ? Que se passe-t-il aujourd’hui ? Ah oui, le rallye…
Quand il riait, il rejetait la tête en arrière et offrait son cou, comme si on devait l’embrasser.
Chris n’arrivait pas à concevoir qu’Axel ne fût pas obsédé par ce concours. « Il se moque de moi ! Il simule la décontraction mais en vérité il ne s’est réveillé que pour ça. »
— Je me demande, reprit Axel, si j’y vais. J’ai plutôt envie de lire sur la plage, cette après-midi, j’ai des partitions et un livre en cours.
— Tu ne peux pas te désolidariser à ce point ! s’indigna Chris. Si tout le monde a apprécié que tu joues en soliste, ce solo-là, à l’écart, risque en revanche d’être mal interprété.
Axel s’empourpra.
— Tu as raison, excuse-moi, je vais participer. Merci de m’avoir remis sur les rails. Parfois, je me comporte de manière monstrueuse, je pense à moi au lieu de penser au groupe.
Chris grommela : « Pense à moi, surtout, parce que je vais te coller une vraie pâtée ! »
À neuf heures, la partie s’engagea. Les candidats reçurent un vélo, un plan de l’île et un premier indice ; après le signal du départ, ils devaient aller de repère en repère – chaque lieu fournissant des renseignements pour atteindre le prochain – jusqu’à l’ultime cachette contenant le trésor. Celui qui fracturerait le coffre de pirate saisirait la pièce portant le numéro un, le suivant le numéro deux, et ainsi de suite.
— Que le meilleur gagne ! hurla Paul Brown, cramoisi, en gonflant ses veines à l’encolure.
Un pétard retentit dans le ciel turquoise. Chris démarra en déployant déjà toute l’énergie du sprint final, réfléchissant et pédalant, poussant ses voisins du coude.
En trois étapes, il prit la tête de l’excursion. Rébus et localisation des cachettes lui paraissaient d’une simplicité enfantine, cependant il ne s’autorisa pas à mollir ni à relâcher la pression.
Un détail le contrariait : les deux participants à ses trousses étaient Bob et Kim, un Texan et un Coréen. Il râlait, vexé : « Je ne concours pas pour rivaliser avec ces deux-là ! Un tubiste et un percussionniste ! » Comme tous les musiciens, Chris avait établi une hiérarchie : au sommet, les grand solistes, pianistes, violonistes et violoncellistes ; à l’étage suivant, les flûtistes, altistes, harpistes et autres clarinettistes ; en bas, la valetaille, ceux qui pratiquaient les instruments pauvres, limités, ces instruments de complément tels le tuba et les percussions ! « Pourquoi Axel traîne-t-il dans le peloton ? » Essayant de comprendre son prochain à travers lui, il imaginait qu’Axel se freinait à dessein, s’impliquait mollement pour éviter la confrontation avec Chris ; en concourant en sous-régime, Axel se réservait la possibilité de se raconter que, s’il l’avait voulu, il l’aurait emporté.
— Salaud ! Tricheur ! Minable ! grogna Chris, en danseuse sur son vélo, abordant une côte redoutable.
Au dixième indice, en se retournant, Chris constata qu’Axel avait rattrapé Bob et Kim.
— Ah, il s’y met !
La valeur des adversaires fait la valeur d’une compétition et le prix de la victoire ; en voyant pointer Axel sur ses talons, Chris éprouva un regain de dynamisme.
Malgré le soleil à son zénith, il jeta toutes ses forces mentales et physiques dans les dernières étapes. La difficulté croissante des énigmes avait ralenti Kim et Bob, relégué la troupe loin derrière ; assez vite, ils ne furent plus que deux, l’Australien et lui ; la course devenait enfin le duel que Chris avait souhaité.
— Duel, duo… Ce vieux con de Pastella, en musique de chambre, prétendait que je confondais les deux notions ! « Un duo, c’est jouer ensemble, monsieur Chris ; un duel, c’est jouer l’un contre l’autre », répétait-il, ce ringard ! Pas étonnant qu’il ait pourri dans un poste d’enseignement, sans rencontrer le public, il n’avait jamais pigé que tout est duel, toujours !
D’ailleurs, mercredi dernier, n’était-ce pas ce qui s’était produit quand Paul Brown avait exigé qu’Axel et Chris exécutent la sonate de Franck pour violon et piano ? Après quelques mesures, lorsque Chris comprit qu’Axel attaquait l’œuvre avec aisance, fraîcheur, comme s’il l’avait composée le matin même, il décida d’attirer l’attention sur lui en montrant l’étendue de ses possibilités pianistiques, multipliant les nuances, accentuant les contrastes, devenant très vif quand il fallait être vif, puis très tendre, très rêveur, très bouillonnant, excessif, maniéré, surinterprétant sciemment l’œuvre de Franck afin que, par comparaison, l’intervention d’Axel passât pour timide, sans panache. Opération réussie : les compliments s’amoncelèrent sur Chris ; seul Paul Brown, d’une moue sceptique, signifia au Français que, ayant détecté la manœuvre, il ne l’appréciait guère.
Vingtième borne ! D’après les symboles, Chris déduisit que le trésor devait se trouver au fond de l’eau, sous un massif de corail. Il allait enfin mettre à profit son mois d’entraînement.
Devançant Axel de quatre minutes, il arriva à la côte, dissimula son vélo dans un buisson puis courut jusqu’à la crique que lui signalait sa carte.
Là, une guérite l’attendait avec du matériel de plongée portant le sigle « Music and sports in Winter ».
— Parfait, je ne me suis pas trompé.
Vérifiant son avance toutes les dix secondes d’un regard furtif en arrière, il ajusta le gilet, harnacha la bouteille sur son dos, chaussa les palmes puis régla le masque.
Axel surgit. Comme s’il venait d’être piqué, Chris se rua dans l’eau, soucieux de rester en tête, filant à longs coups de palmes vers les coraux.
— Ce doit être à l’est, d’après mes calculs.
Il progressa, ondulant à la surface. Par réflexe, après cent mètres, il se retourna pour voir où en était Axel : celui-ci venait de partir à l’ouest.
— À l’ouest ? Pourquoi va-t-il à l’ouest ?
S’agissant de quelqu’un d’autre, il n’y aurait pas prêté attention, mais vu le discernement d’Axel, un doute s’insinua dans son cerveau bouillonnant.
En agitant ses jambes, il réfléchit, réassembla le puzzle des indices et stoppa soudain :
— Il a raison !
Furieux, il braqua, étira ses mouvements, tenta de gagner encore de la vitesse, les poissons fuyant effrayés autour de lui. Peut-être aurait-il la chance de réussir car Axel rasait les rochers tandis que lui coupait par les eaux.
Près des bancs de corail, à bonne distance dans la prairie liquide, il lui sembla appréhender une forme insolite. Le coffre ? Il accéléra, au risque d’une asphyxie ou d’un claquage.
À sa droite, Axel contourna l’architecture de corail, puis se glissa entre d’énormes massifs aux angles aigus. Vit-il un animal dangereux qui l’obligea à un recul brusque ? Éprouva-t-il une défaillance ? S’appuya-t-il sans s’en rendre compte contre un rocher branlant ? Un bloc céda, un deuxième aussi, et la silhouette disparut dans un nuage de débris.
Chris hésita. Que faire ? Le rejoindre ? L’aider ? C’est ce qu’on lui avait enseigné pour son diplôme de plongeur. En même temps, il voulait avoir la certitude que la tache brune, là-bas sur sa gauche, à dix mètres de profondeur, était bien le coffre de pirate.
Par obéissance au code néanmoins, il s’approcha des eaux troublées où gigotait Axel. Celui-ci, après l’éboulement, s’était coincé les pieds dans une crevasse. En voyant Chris, il lui adressa des grands signes de détresse.
— OK, OK, je vais t’aider, expliqua Chris avec des gestes, mais je vais d’abord récupérer à côté la preuve de ma victoire, la pièce numéro un.
Axel protesta, roula des yeux, multiplia les appels au secours.
« Non, mon vieux, pas à moi ce cinéma-là ! songea Chris en obliquant à gauche. Je connais le truc : lorsque je l’aiderai, tu te dégageras, tu me pousseras et tu fonceras me voler la pièce numéro un. D’ailleurs, tu as raison, je ne peux pas t’en vouloir, je ferais pareil. Mais dans la mesure où j’ai le choix, je me sers d’abord. À tout à l’heure, numéro deux. »
Tandis qu’il s’écartait, Axel redoubla ses mouvements de bras, le visage ravagé de grimaces, criant au risque de se noyer.
— Ah, il est normal, s’amusa Chris en jetant un œil sur son rival, ça le rend hystérique de perdre.
En prenant son temps, il ouvrit, non sans efforts, l’épais couvercle qui recouvrait les pièces de laiton, chercha celle marquée du numéro 1, l’introduisit dans la poche de son gilet puis vira lentement, réjoui, vers Axel.
À quelques mètres, il nota un détail anormal : les bulles sortaient du dos d’Axel, pas de son masque, et le corps ne se tortillait plus. Que se passait-il ?
Un frisson d’angoisse le traversa. Et si les tuyaux d’oxygène avaient été sectionnés lors de l’éboulement ? Chris donna de rapides et puissants coups de palmes, envahi par la panique. Trop tard : les paupières fermées, la bouche béante, sans vie, Axel demeurait immobile. Les roches qui emprisonnaient ses pieds le retenaient au fond.
À cet instant, Chris avisa une ombre au loin. Kim fourrageait, en quête de la dernière borne.
Le pianiste réfléchit vite : soit il restait, et il lui faudrait expliquer pourquoi il n’avait pas aidé Axel plus tôt ; soit il partait discrètement, laissant Kim découvrir le cadavre.
Sans calculer davantage, il pénétra les récifs afin de ne pas être repéré par Kim qui, pour l’heure, s’égarait dans une mauvaise direction. Il se faufila jusqu’à la plage, se cacha derrière des palmiers, se délesta de son matériel en surveillant à la fois la mer et la terre, où il craignait à chaque seconde le surgissement d’un joueur.
Puis il courut à son vélo, se félicita de l’avoir caché à la vue de Kim qui ne pourrait pas prétendre que Chris se trouvait sur les lieux, et pédala à un train d’enfer. À bout de souffle, le cœur sautant dans la poitrine à en sortir, il rejoignit le campement de base et franchit, victorieux, la ligne d’arrivée.
Les stagiaires qui n’avaient pas participé au rallye ou avaient abandonné en route le congratulèrent. Paul Brown, sa peau de roux enflammée par le soleil, le front dégoulinant, les aisselles baveuses, s’avança en souriant :
— Bravo, Chris. Je ne suis pas surpris. Mes paris hésitaient entre Axel et toi.
— Merci.
— Qui te suit ?
— Je ne sais pas. La dernière fois, c’était Kim. À un moment j’ai vu Axel se rapprocher, puis reculer. D’après moi, Kim et Axel se disputaient la deuxième place, mais très loin derrière. À l’épreuve finale, quand j’ai quitté la crique, aucun des deux ne l’avait encore atteinte.
Intérieurement, il s’inclina devant son astuce : voilà un joli petit mensonge qui accréditerait son absence sur le lieu de l’éboulement et le dégagerait de toute responsabilité. Paul approuva de la tête puis fit signe à l’un de ses assistants d’apporter les bagages.
— Sais-tu, mon petit Cortot, que tu dois bientôt partir peut-être avant que les autres ne reviennent ?
— Je le sais. Pourquoi crois-tu que je suis le premier ?
— Prends tes sacs, le bateau t’attend. Bravo, donc. Je le souhaite une belle vie. Une belle carrière, inutile que je m’épuise en vœux, je sais que tu l’obtiendras.
Il embrassa le jeune homme à l’américaine, en le plaquant contre lui et en lui tapotant le dos des mains. Chris décida, dégoûté par ce ventre flasque, qu’à l’âge de Paul, il s’interdirait de grossir.
— Ravi de t’avoir rencontré, Chris.
— Ravi, Paul… ravi.
Même répondre en écho lui était malaisé, tant il avait hâte de filer.
Pendant les heures suivantes, en bateau, en jeep, en avion, il rumina, empoisonné par deux ou trois pensées : vérifier la solidité de son plan, répondre aux objections, imaginer le pire et dessiner la manière de s’en sortir. Peu préoccupé d’Axel, il songeait à lui, seulement à lui, à son éventuelle culpabilité, ou plutôt à ce qu’on pourrait, avec mauvaise foi, lui reprocher.
Quand il mit le pied à Paris, ce 4 septembre 1980, sans avoir fermé l’œil, et qu’il passa la douane en échappant aux questions, il s’estima sauvé. « On ne viendra pas me chercher ici, tout est derrière moi. Hourra ! » Il s’enfuit aux toilettes pour exécuter une danse de joie, comme s’il venait de gagner à nouveau.
Devant le tapis roulant qui vomissait les valises, il examina le monde avec bienveillance, dans un esprit de retrouvailles, séduit par les larges murs blancs, les sols marbrés, les chromes immaculés, le plafond ajouré qui filtrait la lumière mercurienne de Paris. Soudain, derrière les hautes vitres, dans le hall public, il aperçut sa mère. Elle le guettait. Inquiétée par le retard, angoissée de ne pas voir son unique enfant, elle jetait des regards désespérés autour d’elle. Quelle détresse ! Quel amour derrière ce trouble…
Il tressaillit.
À Sydney, une mère allait apprendre, avec le même visage bouleversé, la disparition de son fils.
Foudroyé par l’évidence, il conçut alors qu’Axel venait de mourir, et que lui, Chris, était son assassin.
*
En ce mois de juin 2001, M. et Mme Beaumont, vendeurs d’objets religieux, n’en revenaient pas de séjourner à Shanghai.
À chaque instant, ils relevaient la tête, leurs yeux émerveillés quittant la table en tek où s’amoncelaient les articles, pour contempler, à travers la baie vitrée légèrement fumée, l’ahurissante ville chinoise aux vingt millions d’habitants qui s’étalait à perte de vue, fouillis d’immeubles et de bâtiments, hérissée d’antennes, gangrenée par les publicités en idéogrammes, une forêt minérale, fumante où les gratte-ciel, telles des épées, bataillaient avec les nuages.
— Tu vois, ma chérie, la bâtisse étincelante, là-bas, en forme de fusée ? Minimum cinquante étages, non ?
— Minimum, confirma Mme Beaumont.
Mlle Mi, dans un français fruité, aux sons brefs et doux, rappela les deux commerçants à l’ordre :
— Puis-je résumer votre liste, monsieur, madame ?
— Allez-y, répondit Beaumont à sa fournisseuse, tel un roi qu’on sert.
— Allez-y, renchérit Madame, laquelle avait pris l’habitude de répéter un mot de la dernière phrase prononcée par son mari afin de ne pas le contrarier.
Sur son carnet, Mlle Mi pointa avec son stylo chaque ligne de la commande avec l’autorité d’une première en classe :
— Vous avez donc choisi le porte-clés de sainte Rita en promotion (15 000 exemplaires en métal, 15 000 en résine), la plaque automobile de sainte Rita (4 000 exemplaires) le chapelet composé de vingt-deux grains avec médaille à l’effigie de la sainte (50 000), ainsi que le mug (4 000), le coquetier (4 000), les bougeoirs (5 000) et les bols (10 000). Et, à un prix d’essai de un dollar, j’ajoute une centaine de bavoirs sainte Rita en éponge pour les bébés désespérément sales. Ne seriez-vous pas tentés par une superbe statuette de sainte Rita, six centimètres de haut, à poser dans la voiture ? Son socle adhésif permet de la fixer partout.
— Combien ?
— Quatre dollars. Petit prix mais fantastique qualité. Il s’agit de métal argenté.
Mlle Mi avait prononcé « métal argenté » avec emphase, comme si elle annonçait de l’argent pur.
— Mettez-en mille, nous rencontrons parfois des routiers très croyants, admit M. Beaumont.
— Et les écussons de sainte Rita ?
— Les écussons, ça ne marche plus en France.
Mme Beaumont glapit soudain :
— Et les piluliers ?
— Les pilu… quoi ? demanda Mlle Mi, à qui le mot échappait.
— Les boîtes à pilules ! Pour les malades ! Les adeptes de sainte Rita, la sainte de l’Impossible, suivent souvent des traitements médicaux. À mon avis, ils vont s’arracher les piluliers.
— Comptez-en quarante mille, mademoiselle. Et l’affaire sera close.
Mlle Mi leur tendit le bon de commande que M. Beaumont signa, écarlate, conscient de son importance.
— Peut-être aurons-nous l’honneur de saluer M. Lang ?
— Bien sûr, acquiesça Mlle Mi, puisque le président vous l’a promis.
— Depuis le temps que nous traitons ensemble…, reprit M. Beaumont. Je me réjouis de lui serrer la main, à M. Lang.
— Le mystérieux M. Lang, susurra Mme Beaumont.
Mlle Mi se garda de répondre quoi que ce soit ; selon elle, M. Lang, son patron, n’avait rien de mystérieux, au contraire, c’était clairement le plus grand salaud qu’elle avait jamais croisé !
Par téléphone, elle joignit le secrétaire du président puis laissa les Beaumont dans la pièce.
Alors que ceux-ci s’exclamaient devant le panorama, un homme pénétra derrière eux.
— Bonjour, dit une voix grêle.
Les Beaumont se retournèrent, prêts à se répandre en amabilités, mais la vue de l’individu qui les toisait depuis son fauteuil roulant stoppa leur élan.
Habillé de sombre, les vêtements maculés de gras, une barbe de trois jours gangrenant son teint malsain, M. Lang cachait ses yeux derrière des lunettes noires, ses cheveux – s’il lui en restait – sous un chapeau sans forme, et ses émotions – s’il en avait – derrière un masque de dureté. Manœuvrant un fauteuil électrique avec la main gauche, on ne savait ce qui était arrivé à ses jambes ni à son bras droit, on percevait juste leur raideur, leur maigreur, leur distorsion. Pas un homme, mais un graffiti d’homme, un brouillon, une esquisse, un raté.
— Voulez-vous que je vous fasse visiter nos ateliers ?
Révulsée, Mme Beaumont songea qu’il le faisait exprès, oui, exprès d’avoir cette voix grinçante, détimbrée, aussi désagréable qu’un ongle griffant une vitre. Elle saisit le biceps de son mari et y enfonça ses doigts.
— Voulez-vous ? insista Lang, agacé par le silence du couple français.
M. Beaumont se secoua comme s’il se réveillait.
— Avec plaisir.
— Plaisir…, bredouilla Mme Beaumont.
M. Lang roula illico vers l’ascenseur, ce qui était une invitation à le suivre. Les Beaumont échangèrent un regard. Glacés, envahis d’un malaise diffus, ils ne parvenaient plus à se comporter normalement, n’éprouvant pas la pitié chaleureuse que déclenchaient d’ordinaire en eux les malades, ils devinaient chez Lang une telle hostilité rageuse qu’ils lui reprochaient d’être infirme, l’accusant d’avoir ajouté cette provocation à son arsenal, une agression délibérée, un raffinement d’insolence.
Au sous-sol, Lang jaillit de l’ascenseur, furieux d’avoir partagé son air durant vingt-cinq étages avec ces touristes, et désigna l’atelier illuminé au néon où s’activaient une centaine d’ouvriers chinois :
Voici le lieu où nous fabriquons nos items.
— Pourquoi sainte Rita ? demanda M. Beaumont avec une gentillesse onctueuse.
Il adressa un clin d’œil vainqueur à son épouse car il était persuadé que cette habile question allait permettre à M. Lang d’expliquer l’origine de son infirmité et, ce faisant, de s’humaniser un peu.
Celui-ci répondit du tac au tac :
— Le créneau était libre.
— Pardon ?
— Oui, Jésus et la Vierge Marie dominent le marché. En Europe, les saints ne sont plus à la mode, sauf sainte Rita et saint Jude, si on les travaille en marketing.
— Saint Jude ?
M. et Mme Beaumont n’avaient jamais entendu parler de saint Jude ni vendu d’objets le représentant. Lang gronda, agacé par tant d’ignorance.
— Le saint du stationnement ! Saint Jude est le saint qu’il faut appeler quand vous ne trouvez pas de place pour vous garer : peu connu, il a le temps de s’occuper de vous. Il vous arrange ça très vite.
— Ah oui ? Ça marche vraiment ?
— Vous plaisantez ! Je vous raconte ce qu’il faut débiter pour le vendre. Mlle Mi ne l’a pas fait ?
— Non.
— L’idiote ! Elle sera virée demain.
Mme Beaumont piqua un fard en découvrant ce que démoulait un ouvrier devant elle.
— Mais… mais… mais…
— Oui, nous produisons ça aussi, approuva M. Lang, des accessoires pornographiques. Ça vous intéresse ?
M. Beaumont s’approcha à son tour du phallus en plastique posé parmi des fesses de femmes en silicone.
— Oh ! C’est répugnant.
— Erreur, répliqua Lang, ce sont d’excellents articles, aussi bons que nos accessoires religieux. Quand on est équipé pour le moulage, vous savez, il s’agit des mêmes matériaux et des mêmes techniques.
— C’est insultant ! Penser que nos saintes Rita voient le jour à côté de ces… et de ces…
— Sainte Rita comme nous tous, monsieur ! Vous n’êtes grossiste que pour le religieux ? Dommage, parce qu’une fois qu’on est dans le commerce…
Le téléphone sonna. Lang écouta ce qu’on lui disait, ne répondit pas, raccrocha puis lâcha, sans plus se soucier des Beaumont :
— Je remonte.
À peine les Français eurent-ils articulé un adieu que les portes de l’ascenseur se refermaient sur Lang.
Arrivé dans son bureau, celui-ci se propulsa au-devant de son secrétaire, un Coréen de vingt-cinq ans, long comme une ficelle.
— Alors ?
— Ils l’ont repéré, monsieur.
Pour la première fois, le secrétaire vit son patron sourire : la bouche de M. Lang se fendit, laissant un ricanement s’échapper de sa gorge.
— Enfin !
Convaincu qu’il plairait au tyran, le secrétaire fournit les informations dont il disposait :
— Il n’exerce pas dans le domaine où nous enquêtions. Vous nous aviez indiqué la musique classique, n’est-ce pas ?
— Oui, que fait-il ? Il s’est converti à la variété ?
Son activité n’a plus rien à voir avec l’art. Voici le dépliant concernant l’endroit où il travaille.
M. Lang saisit le document. Lui, si impénétrable d’ordinaire, ne put empêcher ses sourcils de se relever, marquant une seconde d’étonnement.
— Et vous êtes sûr que c’est lui ?
— Catégorique.
Lang hocha la tête.
— Je veux y aller. Immédiatement. Réservez-moi un avion.
Le secrétaire se glissa derrière le bureau et décrocha le téléphone. Pendant qu’il composait le numéro, Lang lui lança d’un ton négligent :
— Vous foutrez dehors Mlle Mi, dès ce soir. Incompétence professionnelle.
Le secrétaire obtint leur agence de voyages.
— Je voudrais réserver un billet pour la France. La ville d’Annecy… Il n’y a pas de vol direct ? Vous êtes certaine ? Il faut faire Shanghai-Paris, puis Paris-Grenoble et louer une voiture pour Annecy ? Ou alors Shanghai-Genève et finir en taxi ?
Il couvrit le combiné de sa paume et questionna son patron :
— Ça vous va, monsieur ?
Le nabab des articles religieux et pornographiques opina du chef.
— D’accord, reprit le secrétaire. Shanghai-Genève. Le plus tôt possible. En business class. Au nom de Lang. Axel Lang.
Manœuvrant vers la fenêtre pour mieux capter la lumière du jour, Axel tournait et retournait le prospectus que lui avait remis son secrétaire, tentant de distinguer sur les minuscules photos l’homme qu’il recherchait depuis des mois et dont le souvenir le harcelait depuis vingt ans.
Sunil, son kinésithérapeute, un colosse adipeux, ex-champion de judo, interrompit cet examen en claquant des mains.
— C’est l’heure de votre séance, monsieur.
Quelques minutes plus tard, la peau huilée, Axel recevait les soins quotidiens que réclamait sa rééducation. Sous lui, à travers le trou ménagé dans la table de massage pour les yeux et le nez, il avait placé le dépliant qu’il apprenait par cœur en chantonnant.
— Vous semblez de meilleure humeur que d’ordinaire, monsieur Lang.
« De quoi se mêle-t-il, ce crétin ? bougonna Axel. En quoi ça le concerne que je sois content aujourd’hui ou de mauvais poil les autres jours ? Il est masseur, pas psychiatre, cet abruti ! »
Après cinq minutes, puisque Axel fredonnait de nouveau, l’ancien judoka, par sympathie, s’autorisa à reposer sa question, conjecturant que son patient aimerait partager ses émotions.
— Qu’est-ce qui vous rend joyeux, monsieur Lang ?
— Une promesse. Je m’étais juré qu’à mon premier milliard, je réaliserais un rêve. Mon rêve.
— Ah oui ? Félicitations monsieur. Pour le milliard, je veux dire.
— Vous me faites mal, imbécile.
— Pardon. Et quel est ce rêve, monsieur ?
— Aller en France.
— Je comprends ça…
— À Annecy.
— Là, je ne connais pas.
— Moi non plus. À la villa Socrate.
— La villa Socrate ? Qu’est-ce ? demanda le masseur d’une voix traînante. Un restaurant ? Un centre de thalassothérapie ? Une clinique de pointe ?
— Rien de tout ça. Simplement le lieu où je vais me venger. J’hésite entre le supplice et le meurtre.
— Comme vous êtes drôle, monsieur Lang !
Le rire du colosse sonnait faux ; dans son éclat, il y avait davantage de bêtise que de joie. Axel songea que, massé par Sunil depuis six mois, il ne supportait plus sa sérénité d’ancien lutteur, ses conversations de décérébré et ses mains moites. Demain, avant de partir, il le virerait.
Pacifié, il examina de nouveau les photos du dépliant où des adultes posaient en s’agrippant les épaules. Où était-il ? Lequel de ces hommes ? À quoi pouvait ressembler Chris à présent ?
*
Le concerto À la mémoire d’un ange sortait, discret, timide, furtif, du haut-parleur. Un souvenir de musique plus qu’une musique présente. Dans sa chambre sous les combles, Chris veillait à ne jamais pousser le volume car, en cette grande maison de bois accrochée à la montagne, les sons voyageaient de pièce en pièce ; il ne souhaitait pas qu’un des adolescents dont il s’occupait à la villa Socrate vienne l’agresser en critiquant ses goûts, non qu’il en eût honte mais parce que cette œuvre appartenait à sa vie intime, et qu’il ne partageait sa vie intime avec personne.
Crachotés par un appareil bon marché, le violon réduit à sa ligne, l’orchestre ramassé en un magma sonore lui suffisaient pour deviner l’œuvre, pour libérer ses souvenirs. Chris écoutait ce disque comme on regarde un cliché aux couleurs passées, faisant de la musique un support de rêverie.
Depuis qu’Axel était mort, il n’avait cessé de penser à lui. Au départ, ça se limitait à une source minuscule, un filet d’eau dans sa mémoire, mais avec le temps, le ruisselet avait acquis l’ampleur et la puissance d’un fleuve. Axel, figé dans son génie, sa gentillesse, sa perfection, tenait désormais une place essentielle dans l’esprit de Chris, une icône, un saint, presque un dieu que cet athée consultait en cas de dilemme.
Assis sur sa chaise, devant le petit bureau sur lequel tombait la lumière du jour, Chris contemplait son spectacle préféré, le paysage que les saisons variaient sans cesse. De sa lucarne, on voyait plus d’eau, plus d’air que de terre. Une fenêtre ouverte sur l’infini ? En bas de la pente, le lac d’Annecy dormait sous un ciel pur où tournoyaient des aigles. Sur les versants de la rive opposée, les maisons au milieu des sapins semblaient des pavés dans une prairie sombre tandis qu’en haut, rendus fantomatiques par la distance, paissaient des troupeaux de sommets blancs.
— Hé, Chris, viens vite, nous avons un problème.
Laura, une collègue dont le jean de lolita et le T-shirt flottant accentuaient la maigreur, avait franchi sa porte.
Il la rejoignit. Sans échanger un mot pour éviter que les pensionnaires ne les entendent, ils foncèrent au bureau directorial, la seule pièce isolée du chalet.
Montignault, le fondateur du lieu, réunit ses sept éducateurs et leur annonça :
— Karim, notre dernier arrivé, a fui. On ne l’a pas vu ce matin, ni dans son lit, ni à l’atelier ni à la grange.
— Il faut prévenir la gendarmerie ! s’exclama Laura.
Montignault fronça les sourcils.
— Le plus tard possible, Laura, cherchons d’abord. Il n’est pas bon d’envoyer les gendarmes à la poursuite d’un gamin qui a déjà beaucoup trop fréquenté la police pendant sa vie précédente. Soit il se cachera mieux, soit il les agressera, soit, s’il est pris, il nous en voudra en nous assimilant à des flics. Ce serait contre-productif. Nous perdrions toute influence sur lui.
Le groupe approuva, y compris Laura. Dans ce centre consacré aux adolescents en difficulté – drogués, battus, violés, prédélinquants –, les animateurs, passionnés par leur tâche, ne cultivaient pas leur ego et acceptaient d’avoir tort. Plus qu’eux comptait l’enfant.
— J’imagine que certains d’entre vous ont su créer un lien avec lui. Qui le connaît un peu ?
Chris leva le bras.
— Oui, Chris. Donne-nous des indices.
— J’ai peur qu’il ne s’agisse pas d’une fugue.
— Que veux-tu dire ? demanda avec inquiétude Montignault.
— Karim a des pulsions suicidaires.
Un silence consterné accueillit cette déclaration. Aussitôt, les éducateurs spécialisés s’assirent autour du bureau et réfléchirent aux moyens que pouvait employer Karim pour en finir.
Vingt minutes plus tard, Chris se dirigeait vers la voie ferrée en contrebas de la villa Socrate. Pour choisir une direction, il s’était mis à la place de Karim, un garçon élevé dans un quartier défavorisé. Puisqu’une pulsion de mort est une démarche régressive, un acte visant à récupérer le confort enfantin, le jeune homme avait dû repérer, dans ce paysage alpestre ô combien exotique pour lui, un endroit qui lui rappelât sa cité originelle, en banlieue de Paris. Quoi de plus universel que le chemin de fer ? Même odeur en ville qu’à la campagne, un mélange d’huile, de charbon, de déchets organiques. Mêmes panneaux au-dessus des barres d’acier. Même danger si une locomotive surgit.
Il descendit le long de l’étroite rivière qui gloussait, moussait et filait dans son lit de pierres où, par endroits, une chevelure d’herbe verte ondoyait. Un vent de glace lui pillait la face. Décidément, l’hiver approchait.
Arrivé au bord des rails, Chris regarda des deux côtés : il ne vit personne.
Soudain, il songea que plus loin un autre élément avait pu attirer le gamin : un pont routier dominant le couloir ferroviaire. En se remémorant le lieu, Chris n’eut plus aucun doute : Karim devait être là-bas, attendant l’irruption d’un train pour se précipiter sous ses roues.
Au pas de course, mais en prenant soin de ne pas être vu, il parcourut le kilomètre conduisant au lieu. Bien calculé ! Il distingua une silhouette sur le pont, laquelle observait l’horizon.
S’avançant pendant que Karim lui tournait le dos, Chris ne commença à lui parler qu’à quelques centimètres.
— Karim, je crois que tu as mal partout ce matin.
L’adolescent pivota, hésitant entre la fureur d’être retrouvé, la surprise de reconnaître Chris, l’éducateur avec lequel il avait sympathisé, et l’émotion provoquée par sa phrase.
— Tu as mal, c’est ça, tu as mal ? continua doucement Chris.
Karim avait envie de dire oui, mais acquiescer aurait été répondre, et il ne voulait plus répondre à personne.
— C’est ta vie, Karim, tu en fais ce que tu veux.
Le rebelle eut l’impression que Chris venait de lire dans son esprit.
— Je ne veux pas gâcher ta décision, ni le moment que tu passes ici. Le problème, c’est que je vais rester avec toi, et que si un train s’annonce, je t’empêcherai de sauter. Oui, d’accord, je suis embêtant.
Karim se détourna, dérangé par tant de compréhension.
— Alors, je te propose un truc, Karim : je vais te payer un verre là-bas.
Il désigna une auberge au-dessus d’eux, visible quoique petite, un point rouge au milieu de la pente vertigineuse.
Là, nous allons discuter un peu. Après tu feras ce que tu veux.
— Je reviendrai ici ! cria Karim, histoire de prouver qu’il n’était ni une girouette ni une mauviette.
— D’accord, conclut Chris. Si tu veux, tu reviendras ici et je te laisserai tranquille. Auparavant, bois un café ou un chocolat chaud avec moi.
— Juré que tu me foutras la paix après ?
— Juré !
L’orgueil à fleur de peau du garçon ayant été respecté, celui-ci rentra les mains dans ses poches, courba les épaules en baissant la tête, ce qui signifiait « Je t’accompagne ».